Un peu dans
la précipitation,
nous remplaçons
l'étai de l’enrouleur
de Bonnie.


Nous le dénichons d'occasion
l'avant-veille du départ, aidé de Jalan et Michel, dans un atelier de soudeur prés de Kuta.
Après deux semaines à Bali, devant le yacht club de Benoa, sans m'acquitter des formalités administratives, dont l'obtention du "crusing permit" trop cher, je largue les amarres.

De forts courants
nous éloignent rapidement, l'esprit chargé des mille merveilles de cette île. Souvenirs de promenades au petit matin dans les rues de Denpasar où hommes et femmes déposent leurs offrandes de fleurs, de nourriture, d’encens, dans de petites boîtes tressées en feuilles de coco. Spectacles de ces rizières étagées dessinant de superbes courbes, des montagnes aux forêts luxuriantes et de sa population chaleureuse, calme, sereine, gardant ses traditions face au raz-de-marée de plus en plus croissant des touristes. Artistes nés, les Balinais étonnent, déroutent.

En route pour Cochin en Inde, Bonnie jubile, l'eau léchant son étrave. Peintures toutes défréchies, ma monture a une sale mine mais peut au moins se vanter de naviguer ! Les instruments de bord sont simples : GPS , régulateur d'allure, cartes et compas. Un vent de sud-est, régulier, nous emmène jusqu'au 3 ème degré sud à l'entrée du pot au noir.
Au large de coco Keeling, l'étai de l'enrouleur lâche au niveau de son embase. Enrouleur démonté, un œil, trois sert-cables, trois maillons de chaînes me rendent l’étai fonctionnel et me permettent d’y endrailler les voiles (foc 2, solent, tourmentin). Je me refuse une escale au coco d'autant plus que les dauphins à l'étrave m’indiquent l'Ouest.
Le pot au noir apporte son lot de vents tournants, m'obligeant à de fréquents changements de voiles. Bonnie slalome entre les masses nuageuses aux sourcils noirs et dédaigneux, lâchant de véritables cataractes d'eau avec ou sans vent. Au passage de l'équateur, quelques offrandes à Zeus, Eole et Yemanja devraient me permettre la poursuite du voyage sans encombre.

 

A 70 miles
dans le sud
du Sri Lanka,
mer forte
et vents violents
(45-50 nœuds).

Les voiles usées se déchirent aussi sec après chaque réparation, le moteur n'étale pas assez pour remonter cette mer, et je m'arrête en catastrophe dans le premier endroit trouvé au sud du Sri Lanka. J’entre dans le village de pêcheurs de Nillwella Dickwella ou des dizaines de pirogues à balancier attirées par cet étrange oiseau déplumé venu du large, m’aident à mouiller Bonnie au milieu d'une flottille de pêche. Épuisé, je décide de faire mes papiers d'entrée le lendemain matin.

 

Prison
et parodie
de justice

En début de soirée, alors que je discute avec cinq pêcheurs amis dans le carré, quatre policiers armés au point prennent Bonnie à l'abordage et m'embarquent sans sommation auprès du capitaine Tony au poste de police de Dickwella à 4 km de là. Deux policiers restent à bord pour surveiller Bonnie.

Regard glacial, une petite vérole sur les joues, moustache noire, les dents de devant déchaussées, le cheveu noir et plaqué, le capitaine semble tout droit sorti d'une série B. Il m'assaille de questions en boucles, sur tout et n'importe quoi. Il refuse que j’appelle l'ambassade de France, rétorquant que l'ambassade, le ministre, Interpol, bref, la terre entière est au courant. 3 heures du matin, la farce s'éternise un peu trop ! Première nuit en cellule avec pour tout lit une dalle de béton.
Au petit matin, Dickwella s'étire doucement de son sommeil, le brouhaha de la ville s'amplifiant d'heures en heures. Un policier au matricule 1674 me réveille. Je réitère mon désir d'appeler l'ambassade. C'est un refus. Ma première vraie fortune de mer me tombe sur le coin de la figure. Pour une fois qu'ils tiennent un européen et jeune de surcroît, il ne le lâcheront pas de sitôt.

Huit heures, Sunil, Nisante, deux des pêcheurs avec qui j'étais sur Bonnie avant l'arrestation m'apportent du thé (tchai) et des fruits. Je suis ému par leur geste. Ici, comme dans beaucoup d'autres pays, ce sont les familles ou des amis qui nourrissent les prisonniers.
En milieu de matinée, le capitaine dans un uniforme d'apparat vert aux clinquantes décorations m'emmène sur Matara afin de passer en jugement et m’incarcère dans une cellule d'à peine 25 mètres carrés avec 50 codétenus Sri Lankais. Je ne sais toujours pas qui a été le plus surpris en passant le pas de la grille ! Entassés les uns sur les autres, on s'assoit à tour de rôle. Le lieu est irrespirable. Dans un coin de notre hôtel 4 étoiles, séparés par un muret d' 1m20, les toilettes à la turque avec plus d’excréments au sol que dans le trou ! Rapidement Thilakasiny dit Thilak (Tigre Tamoul, incarcéré depuis trois ans pour trois meurtres lors du plastiquage d'un magasin dans le centre de Colombo) semblant avoir l'autorité, m’interroge sur les raisons de ma présence parmi eux.
Autour de moi, c'est la cour des miracles, voleurs à l'étalage, infractions routières, meurtriers, possesseurs d'un ongle de marijuana, tous se retrouvent dans le même chaudron. Avant de se rendre devant la cour, Thilak me met en garde : “attention à ton sac, ici il y a des voleurs..!.”

Le grand jeu : hermine sur les épaules, perruque à l’Anglaise... le "roi “, excusez-moi, le magistrat, domine de son trône, d'un air de grand manitou, un demi-cercle d'officiers et d'avocats de prisonniers. Les jugements sont publics, le peuple assiste aux débats par portes et fenêtres grandes ouvertes.
Dès les premiers mots du magistrat, on m'accuse de terrorisme de complicité avec les tamouls, d'être entré illégalement et volontairement sur le territoire Sri Lankais et on refuse de comprendre que Bonnie n' était plus navigable et que mon arrivée s’apparente plus à un naufrage qu’à une intrusion préméditée. Je subis une longue diatribe au cours de laquelle on me fait comprendre qu’en tout état de cause je n’échapperai pas à la prison.
Visage décomposé, mon esprit se brouille. Je suis abattu, effondré. C' est une véritable mascarade ! L'avocate d'un codétenu (je n’ai pas eu le loisir d’en avoir) se lève et prend ma défense. Elle réclame au nom de la transparence l'autorisation pour moi de contacter mon ambassade. Merci à cette avocate pour le courage dont elle a fait preuve quand on connait la misogynie de la société Sri Lankaise.

L'ambassade de France est informée le lendemain de mon arrestation. Mon moral au ras des pâquerettes revient au beau fixe. C’est alors que Tony change de stratégie, redouble de gentillesse, m'invitant plusieurs fois par jour à prendre le thé dans son bureau, s'intéressant comme par miracle aux étapes de mon voyage et m'ayant vu griffonner un calepin, répète souvent dans nos conversations “Tu le diras, hein ! Tu l'écriras que tu as été bien accueilli au Sri Lanka” !!! (Sic !)

Dickwella étant une petite ville perdue dans le sud du pays, le capitaine a profité de l'occasion pour se faire remarquer auprès de
ses supérieurs afin d'espérer une éventuelle promotion qu'il obtiendra d'ailleurs, m’en faisant part.


Soutien inconditionnel, Sunil, Nisante, Gameli et Danmika continuent à me rendre visite plusieurs fois par jour les bras chargés de bananes, galettes fourrées végétariennes, cutlets, patties et autres plats sri lankais.

Je ne dors plus en cellule
mais dans une chambre de garde avec lit, draps, ventilateurs. J'ai le suprême avantage de pouvoir assister à la retransmission d'un match de cricket (sport national).
Au matin du quatrième jour, la responsable de l'ambassade et son interprète me reconduisent devant le magistrat. Après quelques délibérations, distributions de bakchichs, excuses, congratulations, je suis libre.
Passeport tamponné au service d'immigration de Colombo, je retourne sur Nillwella Dickwella faire plus ample connaissance avec mes amis pêcheurs et retrouver Bonnie.

De retour sur Bonnie, l'histoire continue, tout est sans dessus dessous, la police restée à bord s’est servie : appareil photo, matériel audio, de toilette etc..., tout a disparu. J'ai la rage ! Quelle police de chacal ! Bien entendu, celle-ci refuse de prendre ma plainte mais accuse les pêcheurs. Voulant éviter toutes représailles envers mes amis du village, j'annule les poursuites.
Les mots de Danmika me reviennent sans cesse en mémoire “ police loka ; police hora ! ” : la police est grande, la police est voleuse...

 

 

Au village,
l'accueil est des
plus chaleureux.

Tous essaient de me faire oublier cette mésaventure dont ils ont honte.
Je suis invité au "passage à l'âge adulte" d'une fille de Danmika : chacun est à son service la journée durant puis on me convie à un mariage. Je participe également pendant 2 jours à la cérémonie de la régénération de la vie (pritch cérémonie) symbolisée par un fil blanc au poignet, lien entre les vivants et les morts, dans le petit temple bouddhiste près de la plage où toute la nuit, raisonnent les psalmodies des Bikkus (bonzes) aux toges oranges et aux crânes rasés, récitant les prières des morts.
Je partage un repas de moules (belo) cuites dans un chaudron de terre coincé entre deux rochers, arrosé de larges lampées d'Arack (alcool provenant de la distillation de la sève des palmiers).

Gardant toutefois du temps pour réparer Bonnie, je les aide presque chaque jour à la pêche où les plongées en apnée sont miraculeuses et les fonds marins un paradis de formes et de couleurs. Les gros poissons perroquets ne sont pas effrayés par ma présence allant même jusqu'à passer nonchalamment à la pointe de mon fusil harpon. Je n'ai jamais vu autant d'antennes sous l'eau : les langoustes pullulent est me servent de copieux déjeuner.
Il est impressionnant de voir chaque matin, à bord de leurs pirogues à balancier, les pêcheurs, une canne à la main, crochetant les poissons de leurs hameçons dans des bancs de sardines (pêche au recru). La plongée professionnelle est presque inexistante. Ils utilisent casiers, filets ou pêche à la traîne.

 

Après 1 mois,
Bonnie est
de nouveau
navigable.

Je remonte sur Gall avec Patrick un ami rencontré à Colombo. Je m'acquitte en premier lieu des papiers d'entrée en passant à l'agent Windsor détentrice du monopole : 170 dollars pour un mois dans ce port de merde, sale, puant et bruyant. Chaque nuit, afin d'éviter d'éventuelles attaques de plongeurs Tamouls venus miner la flotte Sri Lankaise, les autorités de Colombo ferme le port par un câble tendu à l'entrée et lâchent à intervalles réguliers de la dynamite dans l'eau. OH ! douce nuit !

Lill et Marlin m'aident à trouver le matériel dont j'ai besoin pour les réparations de Bonnie et me font découvrir leur pays : visite des temples de Katragama le jour de la pleine lune (Poya) et de Salla Katragama. On passe en premier lieu dans le temple bouddhiste pour des offrandes de fleurs, en tournant dans le sens des aiguilles d'une montre autour du grand Dagoba et sa flèche, dans laquelle est enchâssée une énorme pierre précieuse, tout en psalmodiant des mantras. Ce lieu de pèlerinage dans le sud-est du Sri Lanka est le plus sacré. Ce festival religieux est aussi bien suivi par les hindouistes et les bouddhistes que par les musulmans. Dans le temple hindouiste ce sont des offrandes sous forme de corbeilles de fruits (banane, coco, encens...). Un éléphant se prosterne, faisant le salut à Ganesh.
A Sella Katragama, au bord de la Manik river, le Naga (naja) associé au cours d'eau (sinuosités) en est le gardien. Ce temple, à quelques kilomètres des principaux de Katragama, est rarement visité par les Européens. Il semble cependant le plus vénéré par les sri lankais. Lill s'en va prier dans différents petits temples toujours très " kitsch", les choisissant en fonction de ses aspirations du moment : Patinie (déesse de la fécondité) ; Saravatie le (déesse des arts et musiques), Doulga, Kali, Ganesh (éducation), Parvatie (amour) ou bien encore pour Lakshmi dieu de la prospérité.

 

Comme dans
de nombreuses
villes d'Asie,

il ne faut surtout pas se priver du spectacle de la rue où le grouillement, l'agitation, les scènes cocasses vous hypnotisent, tout en dégustant un tchai ou un curry.
Bien vite, les épices de votre curry, cannelle, gingembre, girofle vous étourdissent et le feu du piment ne s'éteint qu'en prenent simultanément de la noix de coco râpée et le thé national, très fort et très sucré. Au matin, rien de tel pour démarrer la journée que de déguster un curd and tréacle : yaourt au lait de bufflesse souvent aromatisé au sirop de palme (Kitul) ou au miel.

Le long des routes, les vénérables banians offrent leur ombre bienfaisante. Pandanus et Palétuviers installent leur territoire en bord de mer tandis que dans les montagnes les rizières en terrasses s'étalent comme des jardins suspendus. La “féerie cinghalaise” vous enveloppe à chaque coin de rue, derrière chaque bosquet dans cette nature prodigieuse où papayes, mangues, rambutans, mangoustans bataillent pour être plus beaux les uns que les autres.
Notre odorat est singulièrement sollicité : on passe rapidement des parfums les plus délicats, encens et épices à d’immondes relents d'égouts, d'animaux crevés, de gasoil, de pots d'échappement aux fortes odeurs de sueur dans les gares routières, digne il est vrai de notre bon vieux métro parisien. C'est le royaume évanescent des odeurs, de toutes les odeurs.

A tous ces gens qui m'ont permis de continuer ma route, à l'exemple de ce peuple délicat et charmant, plein de finesse et de tact, dont la philosophie et l’importance de la vie restent bien différentes de celles de nos sociétés occidentales, je joins mes mains et dis “istouti”.
 
 
 


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