Mes premiers
signes de solitude apparaissent.
 

L’impression de perdre l’usage de la parole... Je me surprends à hurler pour entendre le son de ma voix, à me retourner pour voir si une pieuvre géante ne va pas poser ses tentacules sur mon épaule "Alors petit gars ça boume ?".

Par 7°08 S et 116° W, au 26 ème jour de mer depuis Panama, je suis à la moitié du parcours Galápagos-Marquises. Vent de SE3, 4 beaufort, accroupi dans les fonds, j'écope. Bonnie prend de plus en plus d'eau par la coque!!!
Au milieu de la nuit, le vent forcissant du sud-ouest, le pilote électrique s'est permis de rendre l’âme et le démonter n'y changera plus rien. J'écope toutes les 4 heures. Le triangle devant le safran, soudé à même la coque, subit ses contraintes : 90 % de la soudure est fendue et l’embase du tube d’étambau s'effrite. Une résine durcissante sous l’eau n'améliore rien, les infiltrations se poursuivent.
La fatigue aidant, je m'énerve, sanglote pour un rien. Tout devient un peu plus compliqué. Il me faut avancer coûte que coûte alors je barre, m'endormant, souvent réveillé quand Bonnie passe à contre. Ayant trop de jeu au niveau des bagues en Téflon sur la mèche de safran, il y a un angle de barre sans réponse et l'attacher ne maintient l'équilibre de Bonnie qu’à peine cinq minutes. Quelques heures à la cape me permettent de reprendre des forces. Il reste 1300 M ! Je ne peux raisonnablement pas continuer dans ces conditions : les planchers du carré flottent. Tout se complique, chauffer du riz devient le parcours du combattant. Régler les voiles, fixer la barre, descendre mettre de l'eau à chauffer, revenir sur le pont, rerégler, descendre mettre le riz, rerégler et ainsi de suite... Cette traversée ébranle quelque peu mes convictions premières, je ne sais plus où j’en suis. Comme réconfort la baume se casse lors d'un violent empannage, remanchonner rapidement.

Mes convictions s'étiolent. Pourquoi continuer un tour du monde ? Est-ce fait pour moi ? Bonnie excuse-moi de te dire cela mais tu es plus proche du radeau de la méduse que d'un voilier hauturier. Déprimé, j'imagine à la hauteur des côtes Marquisiennes couler le bateau, débarquer en radeau de survie sur la côte, prendre le premier vol pour nos Alpes françaises et passer la fin de mes jours devant le feu d'une cheminée, la pipe au bec...

3 mois avant, je faisais mes adieux aux amis sur le quai de Marigot à Saint-Martin, partant pour Panama.

 

 

 

 

Peur et
excitation
 
se confondent
pour ce départ
en solitaire.

Mille questions me trottent dans la tête (cargos, sommeil, maigre caisse de bord...) auxquelles je n'ai pas de réponse, mais une certitude, l'envie. L’envie d'essayer, de toucher, de voir, de sentir. Pour cette première étape de 1000 milles, les cargos se font discrets, leurs routes plus au sud me laissent dormir par tranches de trente minutes environ, laissant la gouverne au pilote électrique (navik). Pour ces gros pachydermes aux murailles d'aciers, un petit voilier de 10 mètres écorcherait à peine la première couche de peinture !

Au large de la Colombie, un coup de chien force 8 d'est, au portant dans une mer grosse, blanche d'écume envoie Bonnie au tapis. Pendant d'interminables minutes, mon Ovni trempe ses barres de flèche tribord, avant de revenir à l'endroit, cuisine inondée. De quoi me mettre dans le bain...

 

Après 10 jours de mer dans un vent devenu faible et des courants con-traires, Panama m'ouvre ses portes. Dans le port de Cristobal, Bonnie rejoint le mouillage en face du Yacht-Club, tout près des premières écluses du canal.
Les fonds, médiocres, m'obligent à surveiller le mouillage, mais les plus grosses difficultés, pour franchir le canal, restent l’administration et ses nombreux formulaires. Le passage revient à 565 $ : 47 d'entrée, 39 pour un permis de navigation, 8 de timbres et 470 pour la jauge de Bonnie. Cette jauge est faite selon des mesures parfois bien aléatoires. L’officier venu relever les mesures, a calculé précisément la distance de la sortie de mèche de safran à la manette des gaz ! Au bout du compte entre une unité de 10 m et 15 m, la facture passe de 470$ à 480 $ !
> Panama

 

  Dernières courses pour remplir la cambuse et le 17 mars aidé de Patrick, Gwen et un couple brésilien faisant office de Liners, nous passons le canal en deux jours. Ce dernier s'étend sur 80 km du Nord au sud franchissant au total 5 écluses passées à couple d'un tug (remorqueur qui aide les cargos dans leurs manœuvres), avec d'autres voiliers ou contre le mur des écluses ( la meilleure position ). Bonnie s'écarte de lui-même du mur et les liners n'ont qu'à donner du mou.  
   

Le magnifique lac de Gatun au milieu du canal est parsemé d'îlots coiffés d'une végétation vert sombre aux racines aériennes, aux formes multiples et variées et de fleurs inconnues aux formes bizarres. Des oiseaux mouches étincelants, gros comme le pouce et des papillons en myriades scintillantes virevoltent. Il est vrai que Panama est un réservoir botanique. Une partie du lac étant artificiel, les champs de cimes d'arbres morts surgissent de l’eau rendant l’atmosphère étrange, irréelle.
Nous passons la nuit au niveau de Gamboa au milieu du lac. Le soir venu, en annexe dans la Chagres river, nous glissons à la rencontre des alligators, armés d'un fusil harpon et d'une lampe torche pour éblouir l animal qui se fige sur place. Pendant 4 heures, nous pagayons à bord du dingui à la recherche de notre pitance ; résultat : zéro pointé. Pas un ne se laisse berner par ces chasseurs du dimanche. Chasse infructueuse mais bon souvenir et bien heureux finalement de n'avoir rien tiré. Mieux vaut les laisser en paix et ma conscience avec ! .

Au deuxième jour, après un seau d'eau sur la tête du capitaine en signe de bienvenue et le passage sous le Bridge of America : la porte de l'océan Pacifique, Bonnie peut faire ses premières brasses. "Tu as de l'eau sous le sabot alors cours, cours..."
 

 

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